2002 - Lydia Harambourg (La Gazette de Drouot)

Lydia Harambourg - Gazette de Drouot - 5 avril 2002

L'oeuvre si personnelle de Grataloup atypique en ce qu'elle n'entre dans aucune catégorie esthétique bien définie, trouve dans la chapelle Saint-Louis sa résonance profonde. Des correspondances spatiales singulières sont ainsi mises à jour dans un ensemble d'une soixantaine de toiles récentes de grand format, qu'accompagnent plusieurs installations, dont le retentissement sur notre réceptivité visuelle et expressive nous poursuit longtemps. Les affinités entre ce lieu et l'univers plastique de Grataloup sont en effet manifestes. Le classicisme puissant de Libéral Bruant renvoie à l'infini qui se dégage de la peinture de Grataloup, la plénitude spirituelle de l'édifice à sa quête métaphysique, la pérennité de la pierre au caractère intemporel de sa création.

Une remontée aux origines

Grataloup est du côté jouissif de l'acte de peindre. Dans le dialogue constant qu'il entretien avec la nature, il fait appel en permanence à la mémoire. Il n'a rien à faire d'une mode essoufflée et trompeuse. Son engagement rejoint celui du premier homme qui transgressa le présent en dessinant sur la paroi de la caverne la première image. Le ravissement de la matière est dans ce geste conjuratoire qui a osé revendiquer son identité. L'artiste n'a pas oublié le temps sacré où Orphée avec sa lyre entraînait les arbres et les bêtes à sa suite. Ses vastes tableaux racontent une histoire où l'homme ne cesse d'être présent. Elle évoque avec pudeur des abysses où sont tapies des choses cachées.

Le monde cosmique de Grataloup est le reflet de la matrice originelle. L'artiste tente de dérober au minéral et au végétal leur complexe et mystérieuse texture en multipliant les frottages et les formes découpées et reportées, les fragments de feuilles de métal et d'or, les pochoirs mêlés au travail des acryliques et des pastels à l'huile. Dans une alchimie, la matière s'accorde au rêve de l'esprit. Cette peinture organique féconde est tour à tour un champ labouré, de l'écume, des strates rocheuses ou des plaines alluviales. L'épaisseur de la matière a une dimension symbolique. La surface picturale se fait alternativement microcosme et macrocosme du sol terrestre comme du firmament. Les territoires morcelés de l'Hommage à David Caspar Friedrich de 1998 ont cédé devant l'immensité virginale d'Eden de 2001.

Aspiration vers l'infini

La splendeur des noirs, des ors et des bleus céruléens réjouit l’œil. La couleur est indissociable de la saveur quasi physiologique qui imprègne cette peinture. Dans l'articulation des plans et des ouvertures spatiales, elle intervient comme élément dispensateur d'une perspective qui n'est que suggérée parce qu'elle est intériorisée. L'illimité aspire notre regard jusqu'à rendre imperceptible l'illusoire figuration pour laisser émerger un simulacre d'abstraction. La présence humaine ravie par le divin est rendue avec un intensité contenue dans la suite de "Massabielle" et l'évocation de Bernadette Soubirou, tentatives de visualisation de la lumière surnaturelle dans un espace intérieur.

La mise en scène de l'oeuvre de Guy-Rachel Grataloup, notamment de quelques pièces monumentales, est parfaitement réussie. La tente du Prophète de 2001, haute de 3 m, entièrement recouverte de petites feuilles d'or représentant une surface de 16 m2, scelle la dualité de l'ombre et de la lumière, du dedans et du dehors, de la nuit et du jour, du mystère et de la révélation. Ici, le silence est plus fort que l'agitation comme en témoigne le hiératisme de l'arbre dans Matrice-arbre de 1998-2001.

Texte écrit par Lydia Harambourg dans la Gazette de Droutot du 5 avril 2002 à l'occasion de l'exposition Chapelle Saint-Louis de la Salpétrière, 47 boulevard de l'Hôpital, Paris 13 et de la sortie de la monographie Grataloup aux éditions Enrico Navarra