2002 - Paul Lombard (lawyer and writer)

Ici commence le désert

A-t-on le droit d’écrire sur la peinture ?

 Peu d’écrivains ont réussi cette gageure : compléter le trait par les lettres alors que le trait n’a pas besoin des lettres pour être beau.

Presque seul Baudelaire et Apollinaire ont su apporter à l’œuvre peinte la caution de leur mots, le support onirique de leur sensibilité.

Les Cubistes sans le flâneur des deux rives ne seraient, sans doute, pas ce qu’ils sont devenus. Ils ne seraient pas, sans doute, parvenus à décortiquer le monde, à escalader les arêtes d’un univers recomposé.

Grataloup, peintre de l’anti-matière, ou plutôt d’une manière domptée n’a pas besoin d’une préface pour emmailloter son travail ou prendre une juste revanche sur la semi obscurité dans laquelle il a volontairement construit une des œuvres les plus originales de ces dernières années où toute facilité est prohibée.

Ce marchand de sable est-il un sculpteur peintre ou un peintre sculpteur ? Qu’importe, il est pour moi l’artiste-artisan d’une géométrie où la rigueur étreint le rêve.

Qui n’a pas eu la chance le temps d’un clin d’œil ou d’un plein regard de visiter son atelier n’a qu’une faible idée de cette solitude transcendée par une obstination lyrique et sévère.

Il ne se soucie guère des écoles, des mouvements, du mouvement, pour nous faire découvrir le désert d’un absolu où pourtant la vie n’est jamais absente.

Ma rencontre avec lui m’a permis de mesurer –s’il en était encore besoin- la vanité de la division obsolète entre l’abstraction et la figuration.

Grataloup n’est pas un peintre abstrait, car l’homme est toujours présent dans ses sables. Il n’est pas d’avantage figuratif. Ses personnages esquissés, rompus sont là pour confesser leur impuissance à détourner le cours de l’absolu. Dans le même temps, ils témoignent de la supériorité des vivants sur la cendre. Ils dérangent.

Déranger, c’est la vocation première de l’artiste, sa malédiction, sa bénédiction. Grataloup excelle dans la provocation pudique dans une époque où les faux prophètes tentent d’imposer leur tintamarre.

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Je ne vois pas à qui cet inclassable peut-être comparé. Pourquoi diable le serait-il ? La comparaison rétrécit le créateur, l’originalité le grandit. Grataloup nous projette sur l’écume des vagues rouges ou bleues, nous précipite dans les crevasses vertes ou noires, tandis que le promeneur s’égare dans les forêts aux lianes inquiétantes. Il dote son monde de toutes les couleurs volées à l’arc-en-ciel, le transperce de traits partis de l’infini, le caresse.

Il n’est pas le premier artiste, tant s’en faut, à introduire des corps étrangers dans ses compositions, mais, mieux qu’un autre, il sait utiliser le miroir pour ses reflets et la brisure étincelante de ses éclats.

Il serait vain de privilégier une toile au détriment d’une autre car l’œuvre de Grataloup forme un tout et les grands formats où il excelle s’emboîtent dans une construction toujours renouvelée. Pourtant, si j’avais la possibilité d’isoler un tableau mon choix se porterait sur une échelle noire déposée au fond d’un puits. Elle s’élance vers le ciel et symbolise le déshonneur du renoncement et la victoire de l’espérance.

Demain sera comme aujourd’hui
Le même trou de terre molle
Où se débattre avec la nuit
La peur et l’ennui aux épaules
Ecrivait Toursky le plus grand des mineurs du siècle passé.

Grataloup lui apporte un démenti. Sa peinture sereine et tourmentée où les couleurs s’affrontent nous obligent à revenir à la matière dont il essaie contre la raison de devenir le maître. Cette matière épaisse, gonflée de la sève de vie, il la met au service d’une démarche humble et obstinée qui conduit vers la beauté, contrée énorme où tout se tait.

Quand je regarde son œuvre, j’entends le silence de Grataloup.


Ici commence le désert.


Le désert fertilisé par l’homme.